Récemment le sujet de l’équilibre vie pro / vie perso s’est invité dans une séance. Je retrouve souvent ce sujet dans mes échanges avec les entraineurs qui éprouvent assez facilement des difficultés à gérer à la fois leur « métier passion » (comme on me l’a exprimé)...
Articles récents
Superstition : quand le coach perd les commandes
La superstition est particulièrement présente dans le monde du sport. On pense bien sûr aux sportifs. Le joueur qui met toujours son bas gauche en premier. Celui qui boit dans deux gourdes différentes. Celui qui doit absolument toucher le poteau avant d'entrer sur le...
Le coup de blues de fin de saison
« Voilà, c'est fini. Dépression de 4 jours maintenant 😂😂 ». Ce message, je l'ai reçu d'un manager quelques heures après le dernier match de sa saison. 2 emojis pour exprimer qu’il vit chaque fin de saison et qui ressemble de l'intérieur à un vrai vide. Vous...
« Mon prédécesseur prenait de la coke pour tenir. Mais moi, je ne veux pas. »
Mon actu c’est cette phrase d’un client. Et oui. Quand le rythme de travail devient d’une intensité extrême, les solutions pour tenir sont parfois radicales …
Comment fait-on pour tenir, vraiment tenir, quand on est au cœur d’un moment à l’enjeu extrême, sur une période courte, sans récupération ?
C’est ce que j’ai envie d’explorer aujourd’hui. Parce que ce que vit le cerveau dans ce contexte-là, les neurosciences et la psycho nous permettent maintenant de le comprendre avec précision. Et ce que ça dit est à la fois très utile et parfois un peu vertigineux…
Focus sur ce qui se passe dans le cerveau du coach en mode haute intensité, sur une période compressée.
Une compétition de très haute intensité dans une séquence compressée, c’est un cas particulier. Ce n’est pas une saison longue où le cerveau peut trouver des moments de pause. C’est une fenêtre courte, avec des matchs rapprochés, peu de sommeil, une pression constante, et l’impression pour le coach que chaque décision peut tout changer.
Dans ce contexte, le corps active ce qu’on appelle l’axe HPA (hypothalamo-hypophyso-surrénalien) qui libère du cortisol et de l’adrénaline. À court terme, c’est exactement ce dont on a besoin : vigilance, rapidité de traitement, énergie mobilisée. C’est pour ça que le début d’un grand moment comme ceux-là peut se vivre comme une sorte d’excitation ultra kiffante.
Le problème, c’est que ce mode de fonctionnement est conçu pour être temporaire. Quand le stress ne redescend jamais (parce qu’il y a un autre match demain, puis encore un, puis un autre, puis …) le cortisol cesse d’être un outil. Il devient un toxique. Et les recherches publiées en 2024 (Neuroscience & Psychiatry: Open Access) le confirment : le stress chronique entraîne des modifications structurelles mesurables dans le cortex préfrontal, avec une réduction des connexions synaptiques et une atrophie dendritique.
Traduction : le cerveau commence à se dégrader là où on en a le + besoin.
Le cortex préfrontal c’est la zone que le coach ne peut pas se permettre de perdre. C’est le siège de la prise de décision, l’analyse tactique, la gestion émotionnelle, la capacité à lire une situation complexe, à peser plusieurs options en même temps, à anticiper. C’est là que se joue la qualité d’un changement en fin de match, d’un ajustement à la pause, d’une conversation difficile avec un joueur en pleine perte de confiance.
Mais c’est aussi la zone la + vulnérable au stress prolongé ! Des travaux en neurosciences (notamment ceux d’Amy Arnsten, repris et confirmés dans de nombreuses études récentes) montrent que le cortisol en excès vient complètement perturber le fonctionnement de cette région. Résultat : le coach devient + réactif et moins réfléchi. Il fait davantage confiance à l’instinct, non pas parce que son instinct est + affûté, mais parce que le système de vérification est hors service. Il peut devenir + rigide dans ses choix tactiques, moins capable d’intégrer des informations nouvelles en cours de match. Et dans les relations avec ses joueurs, il perd en nuance.
Et quand le manque de sommeil arrive par-dessus tout ça…
En situation dégradée, le sommeil c’est souvent la 1ère victime. Matchs tardifs, adrénaline qui ne redescend pas, hôtels, fuseaux horaires, scénarii de match qui tournent en boucle à 2h du matin, analyse vidéo en replay. La plupart des coachs que j’accompagne décrivent des nuits courtes, fragmentées, insuffisantes.
Or, c’est pendant le sommeil que le cerveau consolide, trie, régule. C’est là qu’il recharge ses ressources émotionnelles et cognitives pour le lendemain. Une étude publiée en 2025 (Journal of Neuroscience) sur des athlètes de haut niveau montre que la privation de sommeil augmente significativement les niveaux d’anxiété et de cortisol, tout en dégradant la flexibilité cognitive et le contrôle inhibiteur, exactement les fonctions qu’un coach sollicite en permanence en match !
Et c’est pas tout. Le manque de sommeil dérègle aussi l’amygdale (le centre de détection des menaces). Elle devient hypersensible. Le silence d’un joueur devient une rébellion potentielle. Une question d’un journaliste devient une attaque. Un regard de dirigeant un signal d’alarme. Le moindre signe réactive la superstition (cf mon article https://annelise-robin.fr/superstition-quand-le-coach-perd-les-commandes/). Le cerveau en manque de sommeil se met à voir des dangers là où il n’y en a pas et à réagir en conséquence…
Mais revenons à la phrase de mon client. Pourquoi son prédécesseur prenait-il de la coke ? Parce que ça marchait, au moins en apparence. La coke bloque la recapture de la dopamine, ce qui crée un afflux artificiel d’énergie, de focus et de confiance. Pour un cerveau épuisé, ce que produit la substance ressemble à une restauration (comme si on se retrouvait à nouveau soi-même, fonctionnel, lucide, capable).
Le problème, c’est que ce n’est pas une restauration ! C’est un masque. La fatigue, le ralentissement cognitif, la lourdeur dans les décisions, tout ça ce sont des informations que le cerveau envoie. Ce sont des signaux qui disent : j’ai besoin de récupération, je suis en déficit. Supprimer chimiquement ces signaux ne résout pas le déficit. Ça l’aggrave même pendant que les dégâts continuent de s’accumuler. Et le rebond qui suit (le crash) dégrade encore davantage les systèmes dont le coach a le + besoin.
Alors, qu’est-ce qu’on fait ?
La bonne nouvelle, c’est que les neurosciences ne se contentent pas de décrire le problème. Elles pointent aussi vers des solutions concrètes, accessibles, qui fonctionnent avec la biologie du cerveau plutôt que contre elle. J’en ai déjà parlé dans mes articles.
- La micro-récupération plutôt que la macro-pause: 20 minutes de décompression réelle entre deux sessions (sans écran, sans analyse, sans sollicitation) permettent de faire redescendre le cortisol de façon mesurable. Même 5 minutes de mind-wandering. On n’a pas besoin d’une nuit blanche récupérée d’un coup. On a besoin d’intervalles délibérés.
- L’externalisation cognitive: écrire les décisions, déléguer en toute confiance l’analyse à un membre du staff, utiliser des routines pré-match structurées. Tout cela réduit la charge active sur un cortex préfrontal fatigué, et préserve ses ressources pour les moments qui comptent vraiment.
- La régulation physiologique: la respiration peut activer directement le système parasympathique. C’est du cortisol en moins, en temps réel, entre 2 périodes ou avant de dormir. Simple, rapide, efficace.
- Nommer ce qu’on ressent: les recherches en neurosciences affectives montrent que le simple fait de mettre un mot sur une émotion, « je suis épuisé », « I’m afraid », réduit l’activation de l’amygdale. Ce n’est pas être faible ! C’est de la régulation.
- Préparer les décisions avant d’être sous pression: anticiper un max de scénarii, définir des protocoles de décision quand le cerveau est encore reposé. C’est une façon de faire le travail cognitif difficile au cortex préfrontal dans de bonnes conditions, pour ne pas avoir à l’improviser quand il tourne en mode dégradé.
La vraie question derrière la phrase de mon client c’est « est-ce qu’il existe une façon de fonctionner à ce niveau d’intensité, sur cette durée, sans se détruire ? »
La réponse est oui. Mais elle ne s’improvise pas au moment où ça commence. Elle se prépare. Elle se travaille. Elle nécessite souvent un regard extérieur (quelqu’un qui n’est pas dans la pression du résultat, qui peut aider à voir ce que le cerveau sous stress ne voit plus).
Les coachs qui traversent ces périodes avec leur santé, leur lucidité et leurs relations intactes ne sont pas ceux qui « tiennent » mieux que les autres. Ce sont ceux qui ont appris à travailler avec leur neurobiologie. Pas à la forcer. Pas à l’ignorer. À la connaître, à l’anticiper, à lui donner ce dont elle a besoin pour rester performante.
Travailler avec un professionnel de l’accompagnement en amont, pendant, et après une période de compétition intense, ce n’est pas un aveu de faiblesse. C’est exactement le même raisonnement que préparer son équipe physiquement et tactiquement avant une grande compétition. Le cerveau du coach est son outil de travail. Il mérite au moins autant d’attention que le reste.
📸 © M.Résibois, P.Verduyn, P.Fossati (2017) Published by Oxford University Press