Articles récents

L’exigence qui fait passer à côté de l’essentiel

Mon actu cette semaine c’est la difficulté que certains profils ont à « s’arrêter ». À peine un travail terminé, une action achevée, leur attention est déjà ailleurs. Sur ce qui n’a pas fonctionné. Sur ce qui reste à ajuster. Sur ce qu’il faudra faire différemment la...

« J’ai pris la charge mentale dans la gueule »

Cette semaine, mon actu c’est bien sûr l’interview de Pierre Mignoni, entraineur du RC Toulon, qui exprime sans détour quelque chose que beaucoup d’entraîneurs vivent sans jamais vraiment le formuler : « J’ai pris la charge mentale dans la gueule. » Cette phrase c’est...

Head coach – Assistant : la puissance d’un duo qui fonctionne

Mon article « Le rôle clé de l’assistant-coach » (https://annelise-robin.fr/le-role-cle-de-lassistant-coach/) a été particulièrement consulté. Des assistants avec lesquels je travaille m’ont fait de nombreux retours. Ce rôle est véritablement « clé ». Et de bien des...

par | 14 décembre 2025

Le non-dit : le silence qui peut coûter cher

Dans un vestiaire, il y a ce qui se dit à voix haute. Les consignes, les discours, les débriefs rapides, les encouragements, les jokes.

Et puis il y a les silences. Les phrases retenues au dernier moment.

Ces phrases, personne ne les écrit sur le tableau. Pourtant, elles pèsent souvent lourd.

C’est un coach, il y a des années, qui m’a appris à ne pas réagir immédiatement, à « laisser le temps faire son affaire ». Cela m’a aidée ! Mais cela ne marche pas dans toutes les situations… Et surtout, il ne faut pas confondre : laisser du temps pour que les choses reposent, et espérer que le temps permette à chacun d’oublierAvec un peu de chance, si on ne regarde pas ce qui se passe, cela va disparaitre ! Ahah. Si seulement …

Mon actu cette semaine m’invite à parler du « non-dit ».

Un non-dit, c’est :

Un contenu réel,

ressenti par une ou plusieurs personnes,

qui circule dans le groupe,

mais qui n’a pas trouvé de forme verbale acceptable dans le contexte donné.

Autrement dit :

👉 ce n’est pas quelque chose que l’on ignore

👉 c’est quelque chose qui existe bien … sans le dire

Et cela peut devenir une plaie pour la perf de l’équipe.

 

Côté vestiaire

Les joueurs sentent très vite quand quelque chose cloche. Ils savent quand un choix est mal vécu, quand un rôle est flou, quand une décision crée de la frustration. Ils n’ont pas besoin de mots pour le comprendre. Le corps parle avant la tête. Les attitudes changent. L’investissement se transforme. La relation à l’autre se modifie.

Mais sentir ne veut pas dire.

Dire, c’est s’exposer. Dire, c’est prendre le risque d’être vu comme celui qui se plaint, celui qui remet en cause, celui qui fragilise le groupe. Alors beaucoup choisissent le silence. Non pas parce qu’ils n’ont rien à dire, mais parce qu’ils ont trop à perdre.

Le non-dit devient alors une forme d’adaptation. On encaisse. On se tait. On fait « avec ». Ou on trouve des espaces ailleurs, dans des discussions à deux, voire dans un « clan », dans des plaisanteries, parfois dans des comportements qui disent sans dire. Rien de frontal. Mais suffisamment pour que quelque chose se délite. Et que le vestiaire dysfonctionne.

Le non-dit du coach

Et puis il y a l’autre versant. Celui du coach.

Le coach aussi tait beaucoup de choses. Souvent + qu’il ne le croit.

Il tait ses doutes pour rester solide. Il tait ses hésitations pour ne pas fragiliser le cadre. Il tait les raisons de certaines décisions, pensant protéger l’équipe ou préserver son autorité.

Parfois, ce silence est un choix conscient. Parfois, il devient un réflexe.

Mais le vestiaire ressent aussi ce que le coach ne dit pas. Les joueurs perçoivent les flottements, les incohérences, les changements d’attitude. Quand les mots manquent, ils interprètent. Et chacun se raconte sa propre histoire, ses propres peurs, ses propres attentes.

Quel coach n’a pas expérimenté :

  • Un choix non expliqué qui devient une injustice,
  • Un silence perçu comme un désintérêt,
  • Une distance vécue comme un rejet.

Le non-dit du coach ne disparaît pas. Et il peut diffuser dans le groupe, se transformer, impacter.

Et parfois, il alimente exactement ce que le coach cherchait à éviter !

Alors deux questions essentielles s’imposent : qu’est-ce que je choisis de taire, et qu’est-ce que ce silence produit réellement ?

Quand les silences se répondent

Le plus troublant, c’est que les non-dits se nourrissent les uns des autres. Les joueurs se taisent parce qu’ils sentent que certaines choses ne peuvent pas être dites. Le coach se tait parce qu’il sent une tension qu’il ne sait pas comment ouvrir. Et chacun attend.

Ce n’est pas un silence vide. C’est un silence chargé. Chargé d’attentes, de projections, et de suppositions. Un silence qui prend de la place. Qui consomme de l’énergie !

Il n’y a pas forcément de crise visible. Mais une équipe qui fonctionne « moins », un collectif qui s’effrite. Et parfois, on ne sait même plus exactement comment cela a démarré, ce qui est à l’origine.

Ouvrir un espace, pas une confrontation

C’est souvent là que le travail du coach prend une autre forme. Pas celle qui consiste à corriger, recadrer ou résoudre. Mais celle qui invite à rendre certaines choses dicibles.

Ouvrir un espace, ce n’est pas forcer la parole. Ce n’est pas demander à tout le monde de tout dire. C’est créer les conditions pour que certaines choses puissent être posées sans danger immédiat. Pour que la parole ne soit pas synonyme de sanction, ni de perte de statut.

 

Un non-dit ne disparaît jamais. Il change de forme. Soit il devient parole (quand le cadre le permet),
soit il devient symptôme (quand il ne peut pas être dit).

Il est illusoire et sans doute dangereux de croire que tout devrait être dit dans une équipe.
Un collectif ne peut pas fonctionner dans une transparence totale, permanente, et brute. Certains silences sont nécessaires. Ils permettent de tenir un cadre, de traverser des moments, de laisser mûrir des choses qui ne sont pas encore prêtes à être formulées.

Le problème n’est pas l’existence du non-dit.

Le problème commence lorsque le non-dit n’est plus choisi, mais subi.

Lorsqu’il n’est plus une retenue consciente, mais une accumulation subie. Lorsqu’il n’est plus au service du groupe, mais qu’il commence à l’user.

Maîtriser le non-dit ne signifie pas le faire disparaître. Cela signifie être capable de le reconnaître et de choisir quand il est utile de le laisser en suspens et quand il devient nécessaire de lui donner une forme.

Je crois que c’est ici que le rôle du coach devient central. Non pas comme celui qui doit tout dire et tout faire dire. Mais comme celui qui influence profondément ce qui peut être dit, ce qui peut être tu, et à quel prix. Par sa posture. Par sa manière d’expliquer ou non ses décisions. Par la place qu’il laisse au doute, à la question, à l’inconfort. Par ce qu’il accepte d’entendre et par ce qu’il préfère ne pas ouvrir.

Le coach n’est pas extérieur au non-dit. Il en est souvent une des conditions.

 

Dessin : « Le bureau autruche » de GABS