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L’exigence qui fait passer à côté de l’essentiel
Mon actu cette semaine c’est la difficulté que certains profils ont à « s’arrêter ».
À peine un travail terminé, une action achevée, leur attention est déjà ailleurs. Sur ce qui n’a pas fonctionné. Sur ce qui reste à ajuster. Sur ce qu’il faudra faire différemment la prochaine fois. Ils avancent, ils construisent, ils s’impliquent, mais sans jamais vraiment prendre le temps de regarder ce qui est en train de fonctionner.
Ce fonctionnement est perçu de l’extérieur comme de l’exigence au service de l’excellence. Et il en fait partie. Ce sont des profils engagés, insatiables, qui cherchent à progresser et améliorer leur pratique en continu. Pourtant, à l’intérieur, l’expérience peut être différente…
Le sentiment de satisfaction n’est pas vraiment quelque chose qu’ils s’autorisent. Peu de moments où l’on se dit que le travail est juste, cohérent, bien fait. Même lorsque les choses avancent, quelque chose manque. Comme si ce n’était jamais tout à fait abouti. Mais ne jamais s’arrêter sur ce qui fonctionne n’est pas neutre.
Focus cette semaine sur les high self-critical individuals.
Sur le terrain, ce sont des entraîneurs exigeants, engagés, investis. Ils pensent en termes de progression permanente. Ils cherchent à améliorer chaque détail, chaque séance, chaque feedback. Rien n’est laissé au hasard.
Mais derrière cette exigence peut se cacher une autre réalité : une difficulté à apprécier ce qui fonctionne déjà.
La littérature en psychologie décrit ce fonctionnement comme une forme de perfectionnisme. Non pas simplement le fait de viser haut, mais plutôt « la tendance à avoir de hauts standards et une attitude critique vis-à-vis de soi ».
Concrètement, cela se traduit par :
- Une focalisation quasi exclusive sur ce qui ne va pas,
- Une impression persistante de travail inachevé,
- Une incapacité à ressentir de la satisfaction, même après un travail conséquent.
Cela se concrétise par une incapacité à s’arrêter sur ses réussites personnelles, on ne voit que ce qu’il reste à corriger.
D’un point de vue neuroscientifique, ce biais est cohérent avec le fonctionnement du cerveau humain. Notre système attentionnel est naturellement orienté vers les erreurs et les menaces (biais de négativité), car il est conçu pour assurer notre survie, pas notre satisfaction. Ce biais, utile dans un environnement dangereux, devient limitant dans un contexte de performance.
À cela s’ajoute un autre mécanisme : lorsque la valeur personnelle est fortement liée à la performance, chaque imperfection devient une menace pour l’estime de soi. Les recherches montrent que chez les profils perfectionnistes, l’estime de soi dépend fortement des résultats obtenus.
Autrement dit : si ce n’est pas parfait, ce n’est pas suffisant.
Ce fonctionnement ne se construit pas par hasard.
On retrouve souvent, dans les parcours, des environnements où la reconnaissance était conditionnelle : être performant pour être valorisé, faire mieux pour être reconnu. Progressivement, le cerveau apprend que l’exigence est une stratégie de sécurité. Et le perfectionnisme devient un mécanisme d’adaptation. Une manière d’éviter l’échec, de garder le contrôle, de se protéger du regard des autres.
Mais aussi, et c’est + subtil, une manière de se protéger de ses propres émotions.
Car s’arrêter, regarder ce qui fonctionne, c’est aussi accepter de ressentir. Et parfois, cela peut être inconfortable pour quelqu’un qui a appris à fonctionner en tension permanente.
Il serait trop simpliste de dire qu’être un high self-critical individual est un problème.
Ce type d’entraîneur apporte énormément : de la rigueur, de l’engagement, une culture de l’exigence, une capacité à faire progresser ses joueurs. Le perfectionnisme, dans sa forme adaptative, est d’ailleurs associé à la performance et à la productivité.
Mais lorsqu’il bascule dans une forme rigide, les effets s’inversent !
J’observe alors : une augmentation du stress et de l’anxiété de performance, une autocritique permanente, une perte de plaisir, une fatigue mentale importante, et parfois une baisse de la performance elle-même.
Chez l’entraîneur, cela a aussi un impact sur l’environnement : feedbacks majoritairement correctifs, difficulté à renforcer la confiance des athlètes, climat où l’erreur est peu tolérée.
Or, on sait bien aujourd’hui que la performance durable repose aussi sur la motivation intrinsèque, le plaisir, et le sentiment de compétence. Un entraîneur qui ne voit jamais ce qui fonctionne finit, sans le vouloir, par créer un environnement où rien n’est jamais suffisant.
L’enjeu n’est pas de devenir moins exigeant. Evidemment non. L’enjeu est d’apprendre à réguler cette exigence. Parce que ce n’est pas l’exigence qui pose problème, mais mon incapacité à la compléter par de la reconnaissance.
Plusieurs leviers sont aujourd’hui validés dans la littérature en psychologie du sport et en neurosciences :
D’abord, réentraîner l’attention. Ce que vous regardez structure ce que vous renforcez. Apprendre à identifier, de manière intentionnelle, ce qui fonctionne permet de rééquilibrer le biais naturel du cerveau. Cela ne veut pas dire ignorer les erreurs, les difficultés, mais sortir d’un système uniquement centré sur la correction.
Ensuite, redéfinir les standards. Un objectif flou (« être parfait ») ne peut jamais être atteint. À l’inverse, des critères précis et atteignables permettent de créer des repères de satisfaction et de progression. C’est un point clé en préparation mentale : on ne progresse pas vers la perfection, on progresse vers des objectifs définis.
Il est également essentiel de travailler le rapport à l’erreur. Dans les environnements performants, l’erreur n’est pas un signal d’échec, mais une information. Accepter l’imperfection comme partie intégrante du processus renforce la solidité mentale et l’apprentissage.
Enfin, et ce n’est pas le + facile pour ces profils, apprendre à ressentir de la satisfaction. S’autoriser à reconnaître un progrès, une séance réussie, un comportement ajusté, ce n’est pas se relâcher. C’est consolider. C’est se renforcer.
C’est exactement dans cette zone que se situe mon travail : accompagner les entraîneurs à maintenir un haut niveau d’exigence tout en développant une posture qui soutient la confiance, la motivation, et la performance durable.
Parce que la question n’est pas : faut-il être exigeant ?
La vraie question c’est : comment être exigeant sans s’épuiser ?