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Quand un joueur remet en question les décisions du coach en public

Mon actu cette semaine, c'est une situation qu’on m’apporte de + en + souvent dans ma pratique : un joueur exprime, en dehors du vestiaire, son désaccord avec une décision tactique. Une titularisation contestée. Une stratégie critiquée. Et cette prise de position ne...

par | 22 février 2026

Les dynamiques d’influence au cœur de la performance

Mon actu cette semaine, c’est un joueur qui me partage un post sur Insta en me disant que ça inspire sa préparation mentale. Ce post rapporte une « théorie » qui, après recherche, s’avère une théorie qui s’appuie sur un fake et une « pseudo-thérapie ».

Le même jour, je discute avec un autre joueur, qui m’explique qu’il a demandé à un ami de son père qui est un entraineur connu, de travailler avec lui sa nutrition et sa prépa mentale, alors même que son club lui met à disposition deux professionnelles expérimentées et expertes de leurs domaines.

Je fais bien sûr le lien entre les deux situations.

Quelle influence peut donc bien se jouer pour que ces deux garçons fassent + confiance à un « gourou instragrammé » et un entraineur sans qualification en nutri et PM, plutôt qu’à leur propre staff compétent et expérimenté ?

Qu’est-ce que l’influence ? Et comment agit-elle réellement sur les comportements, les croyances, les décisions, parfois au détriment de la performance de ceux qui sont influencés ?

 

En psychologie sociale, l’influence est définie comme un processus par lequel les pensées, les émotions, ou les comportements d’un individu sont modifiés par la présence réelle, imaginaire, ou implicite d’un autre.

Dès les années 1950, Solomon Asch montre dans ses célèbres expériences sur le conformisme que des individus sont prêts à donner une réponse manifestement fausse simplement parce qu’un groupe l’a donnée avant eux.

Plus tard, Stanley Milgram démontre la puissance de l’autorité : des participants administrent (pensent-ils) des décharges électriques dangereuses parce qu’une figure légitime leur demande de continuer.

Qu’est-ce que cela nous apprend ? Que notre cerveau est câblé pour tenir compte :

  • Du groupe (besoin d’appartenance),
  • De l’autorité (gain d’efficacité décisionnelle),
  • De la popularité (heuristique de validation sociale),
  • De la familiarité (biais de simple exposition).

Dans le sport, ces mécanismes sont amplifiés : pression du collectif, hiérarchie forte, enjeux identitaires, quête de performance.

Les neurosciences confirment que nos décisions ne sont pas aussi rationnelles que nous aimons le croire. J’ai déjà écrit à ce sujet, Daniel Kahneman distingue deux systèmes :

  • Système 1 : rapide, intuitif, émotionnel, qui est peut coûteux en énergie,
  • Système 2 : lent, analytique, + coûteux en énergie.

Quand mon joueur voit ce post Instagram avec un discours affirmé, un storytelling inspirant, un exemple qui évoque les JO de l’Antiquité, son Système 1 valide avant même que Système 2 n’analyse la validité scientifique. J’ajoute l’effet de halo : si la personne semble confiante, charismatique ou connue, nous lui attribuons spontanément d’autres qualités (compétence, crédibilité). Ici, le compte Insta est suivi par 375 K followers.

Et dans le cas de l’ami du père ? C’est le biais d’autorité transférée : s’il est reconnu comme entraîneur performant, il doit aussi être compétent en nutrition et en préparation mentale.

Notre cerveau adore les raccourcis.

La science, elle, demande de la nuance.

Les travaux en neurosciences sociales montrent que les décisions activent fortement les circuits liés à l’identité et à l’appartenance. Un joueur ne choisit pas seulement une méthode. Il choisit à quel groupe il s’identifie, quelle image de lui-même il veut renforcer, quelle narration il adopte. Dans mon actu, l’entraineur qui n’a pas de qualification propose + qu’un programme de nutrition ou des outils de PM, il propose une identité désirable. Et l’identité est un moteur bien + puissant que la compétence.

J’ai écrit un mémoire de recherche il y a 10 ans sur l’influence du professionnel qui accompagne la reconversion des sportifs professionnels. Mes travaux mettent en évidence que l’influence fait partie de l’interaction entre les personnes. On ne peut pas « ne pas influencer ». Et la conclusion évidente : lorsque l’on accompagne, il est indispensable d’avoir conscience de ce phénomène.

L’entraineur influence ses joueurs.

Mais il n’est pas non plus en dehors du système d’influence : il est lui-même influencé. Par sa formation initiale, sa culture sportive, ses figures d’autorité dans son parcours, les tendances du moment, les réseaux sociaux, les discours dominants de la performance, …

L’influence n’est pas négative en soi. Elle peut renforcer la motivation, structurer la discipline, créer une culture forte, sécuriser les jeunes joueurs. Mais elle devient problématique lorsqu’elle court-circuite l’esprit critique, favorise les pseudo-sciences, fragilise la cohérence du staff, ou encore crée des loyautés conflictuelles.

Dans les deux situations que je décrivais en introduction, la question n’est pas de juger les joueurs. La question est de comprendre : qu’est-ce qui, dans leur environnement, rend ces influences + puissantes que la relation de confiance avec leur staff ?

Quelques pistes de réflexion :

  • Quelle place l’entraineur laisse-t-il à l’esprit critique dans son équipe ?
  • Comment valorise-t-il l’expertise interne ?
  • Est-il au clair avec sa posture ?
  • Quelles sont ses propres sources d’influence ?

 

L’influence est omniprésente. Elle impacte les choix, les croyances, les engagements. Elle peut servir la performance ou la détourner. Mais elle commence toujours par une prise de conscience. De la part de celui qui est influencé, mais aussi de celui qui influence !

Peut-être que la vraie question n’est pas « Pourquoi mes joueurs sont influençables ? » mais plutôt « Comment est-ce que je construis, chaque jour, une influence responsable, éclairée, et cohérente ? »