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par | 12 avril 2026

Quand un joueur remet en question les décisions du coach en public

Mon actu cette semaine, c’est une situation qu’on m’apporte de + en + souvent dans ma pratique : un joueur exprime, en dehors du vestiaire, son désaccord avec une décision tactique. Une titularisation contestée. Une stratégie critiquée. Et cette prise de position ne reste pas entre les murs du club, elle circule. Sur les réseaux. Dans les médias. Chez les partisans, les partenaires. Elle finit parfois par revenir au coach par des canaux qu’il ne contrôle pas.

C’est ce que j’appelle la triangulation médias / réseaux sociaux / vestiaire. Un phénomène qui a pris une ampleur assez incroyable ces dernières années, et qui peut placer l’entraîneur dans une position particulièrement délicate.

Imaginez. Vous prenez une décision. Vous la partagez, vous l’appliquez. Et puis il y a « l’effet de retour » : sorti du vestiaire, elle revient transformée, amplifiée, parfois déformée. Vous devez alors gérer non seulement le désaccord de base avec le joueur qui s’est exprimé à l’extérieur, mais tout l’écho social qu’il a produit !

Ce moment précis où l’on apprend que le désaccord a quitté l’espace privé déclenche quelque chose de particulier dans le cerveau. Les neurosciences le démontrent clairement : lorsque nous percevons une menace à notre autorité ou à notre réputation, le cerveau active l’amygdale (structure centrale du traitement émotionnel). Cette activation génère une réponse automatique de stress : montée d’adrénaline, pensées envahissantes, irritabilité, tendance à ressasser…

Ce n’est pas une réaction de faiblesse. Mais bien une réponse neurobiologique à une menace perçue. La menace n’est pas seulement externe : elle touche à l’identité professionnelle du coach, à sa légitimité en tant que leader.

Les travaux de Kelman sur les formes d’autorité rappellent que celle d’un entraîneur repose sur 3 piliers :

  • La compliance (obéissance liée au statut),
  • L’identification (adhésion liée à l’admiration),
  • L’internalisation (adhésion liée aux valeurs partagées).

Les 2 derniers sont bien + durables. Et ce que fait la crise publique, c’est précisément de tester la solidité de ces piliers.

La triangulation : un effet amplificateur

Ce qui complique la situation, c’est que chaque espace a sa propre logique. Dans le vestiaire, le désaccord peut être travaillé et régulé. Dans les médias, il prend une dimension narrative. Sur les réseaux, il est amplifié algorithmiquement, souvent réducteur et réactif.

Les recherches de Eys sur la cohésion d’équipe montrent que ces perturbations externes ont des effets directs sur la dynamique interne : le groupe observe, et reçoit un message sur ce qui est acceptable ou non dans ce collectif.

Répondre ou ne pas répondre ? Telle est la question …

La « Situational Crisis Communication Theory » de Timothy Coombs apporte un éclairage utile : selon ses travaux, répondre publiquement à une critique publique tend à amplifier la visibilité du conflit plutôt qu’à le résoudre.

Répondre dans l’urgence émotionnelle aggrave encore + la situation : le cortex préfrontal, siège de la régulation, fonctionne au ralenti quand l’amygdale est sur-activée.

Ce qui est généralement + efficace, c’est donc de traiter la question dans l’espace privé d’abord, en distinguant 2 registres :

  • La relation (ce que le joueur vit, ce que le coach ressent),
  • et La décision (ce qui a été fait et pourquoi).

Ces 2 registres méritent d’être explorés séparément, et dans le bon ordre.

Derrière la gestion de la crise externe, il y a toujours un travail interne. Jung parlait de la persona : ce masque que nous construisons pour exercer notre rôle. Utile, mais parfois obstacle quand il empêche d’accueillir ce qui se passe vraiment à l’intérieur.

La critique publique peut réveiller des questions sur sa légitimité, des doutes que l’on croyait résolus, une sensibilité particulière au regard des autres. Ce qui pose problème, ce n’est pas d’avoir ces réactions. C’est de ne pas les voir. Parce que ce qu’on ne voit pas, on le rejoue, dans la relation avec le joueur, dans les décisions suivantes, dans la façon d’occuper le vestiaire.

Les recherches de Clifford Mallett sur la régulation émotionnelle des entraîneurs le confirment : les coachs les + efficaces ne sont pas ceux qui ne ressentent rien. Ce sont ceux qui ont développé la capacité à identifier, accueillir et utiliser ce qu’ils ressentent comme une information, plutôt que comme une menace à neutraliser.

 

Dans ma pratique de supervision, ces situations reviennent régulièrement. Et ce qui me frappe, c’est toujours la même chose : l’entraîneur qui les traverse seul reste pris dans la réaction.

Celui qui a un espace pour les travailler accède à quelque chose de différent. Pas des réponses toutes faites, mais la capacité à sortir de l’urgence émotionnelle, à voir la situation dans sa complexité.

L’analyse de pratique que je réalise auprès des entraineurs est un espace pour comprendre les situations qu’ils vivent. Pour développer ce que les chercheurs appellent les « capacités réflexives » : la faculté de penser son action plutôt que d’être uniquement dans l’action.

Quand un joueur remet en question vos décisions en public, il vous met à l’épreuve. Mais il vous offre aussi, si vous acceptez de le regarder autrement, une occasion rare de vous renforcer !

La performance durable d’un entraîneur ne repose pas uniquement sur la tactique. Elle repose aussi sur cette solidité intérieure qui permet de traverser les turbulences sans se laisser emporter. C’est précisément là que le travail de développement personnel du coach prend tout son sens.