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par | 22 mars 2026

« J’ai pris la charge mentale dans la gueule »

Cette semaine, mon actu c’est bien sûr l’interview de Pierre Mignoni, entraineur du RC Toulon, qui exprime sans détour quelque chose que beaucoup d’entraîneurs vivent sans jamais vraiment le formuler : « J’ai pris la charge mentale dans la gueule. »

Cette phrase c’est ce que beaucoup d’entraîneurs vivent sans forcément parvenir à le formuler. Elle donne à voir une réalité souvent invisible : celle d’une usure progressive, silencieuse, qui ne tient pas tant à la quantité de travail qu’à la manière dont il est porté.

Ce qui frappe, c’est le décalage. De l’extérieur, rien ne semble inhabituel. Un entraîneur engagé, impliqué, exigeant. Quelqu’un qui fait face, qui assume, qui tient son rôle. Et pourtant, à l’intérieur, quelque chose s’accumule. Jusqu’à ce que le corps, à un moment donné, impose l’arrêt.

Focus sur la santé mentale des entraineurs.

 

Ce que décrit ici Pierre Mignoni correspond très précisément à ce que la recherche en psychologie du travail identifie comme un processus de burn-out (même si Mignoni n’aime pas les mots anglais), en français : un épuisement professionnel. Ce terme, introduit dans les années 1970, ne renvoie pas à un effondrement soudain, mais à une dégradation progressive liée à un stress chronique non régulé.

Les travaux de Christina Maslach ont permis de préciser ce processus en 3 dimensions : l’épuisement émotionnel, la dépersonnalisation (c’est-à-dire une forme de distance ou de détachement vis-à-vis des autres), et la diminution du sentiment d’accomplissement. 3 dimensions que l’on retrouve, en filigrane, dans de nombreux témoignages d’entraîneurs, même lorsqu’ils ne parlent pas explicitement de burn-out.

Dans le cas de Pierre Mignoni, c’est surtout la dimension d’épuisement qui apparaît. Mais un épuisement particulier. Un épuisement cognitif et émotionnel, lié à une surcharge mentale constante.

Les neurosciences nous apportent aussi leur éclairage : lorsque le cerveau est exposé de manière prolongée à des situations de stress, le système de réponse au stress (notamment l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien) reste activé. Cela entraîne une production continue de cortisol, l’hormone du stress. À court terme, ce mécanisme est adaptatif. Il permet de faire face. Le stress et la performance sont même intimement liés. Mais à long terme, il est très dangereux.

Le cerveau, et en particulier le cortex préfrontal, qui est impliqué dans la prise de décision | la régulation émotionnelle | la planification, voit ses capacités diminuer. La charge mentale augmente, la clarté diminue, la fatigue s’installe. Parallèlement, les structures comme l’amygdale, deviennent + réactives. On est alors + vulnérable, + irritable, + facilement débordé.

Autrement dit, ce que vivent certains entraîneurs n’est pas une question de fragilité individuelle. C’est une conséquence neurobiologique d’un stress prolongé sans espace de récupération suffisant.

Cela éclaire d’une lumière particulière la manière dont le métier d’entraîneur est souvent exercé. Car ce que met en évidence le témoignage de Pierre Mignoni, ce n’est pas seulement une surcharge de travail. C’est une impossibilité à sortir du rôle. Une continuité mentale permanente. Une sollicitation cognitive qui ne s’arrête jamais vraiment.

Les travaux en psychologie montrent que ce n’est pas tant l’intensité du stress qui épuise que son absence de régulation. Le cerveau a besoin d’alterner entre des phases d’engagement et des phases de récupération. Sans cela, il reste en état d’alerte chronique.

Dans le métier d’entraîneur, cette alternance est souvent mise à mal. Parce que le rôle dépasse largement le terrain. Parce que les responsabilités sont diffuses. Parce que la charge ne s’arrête pas à la fin de la journée. Et aussi, parce que beaucoup d’entraîneurs entretiennent, parfois sans s’en rendre compte, un rapport très engagé, voire fusionnel, à leur fonction.

C’est là que la question de la posture devient centrale. Car derrière la charge mentale, il y a souvent une manière d’habiter le rôle : porter beaucoup, anticiper en permanence, vouloir tout maîtriser, avoir du mal à déléguer. Autant de fonctionnements qui sont souvent valorisés dans les environnements de performance, mais qui peuvent, à terme, fragiliser.

La recherche parle ici de « surengagement ». Un investissement très élevé, souvent lié à des valeurs fortes, mais qui s’accompagne d’une difficulté à mettre des limites. Ce surengagement est l’un des facteurs de risque majeurs du burn-out.

Ce que montre le témoignage de Pierre Mignoni, c’est que la prise de conscience arrive souvent après coup. Lorsque le système a déjà saturé. Lorsque le corps a déjà pris le relais pour dire stop. C’est précisément à cet endroit que mon travail de supervision auprès des entraineurs prend tout son sens. Non pas comme un espace de réparation, mais comme un espace de régulation. Un lieu où l’on peut venir déposer ce qui s’accumule, mettre en mots les tensions, prendre du recul sur ses propres fonctionnements.

D’un point de vue psychologique, ce type d’espace permet de restaurer ce que l’on appelle des capacités réflexives. C’est-à-dire la possibilité de penser son action, plutôt que d’être uniquement dans l’action. Or, ces capacités sont précisément celles qui diminuent en situation de stress chronique.

Dans la pratique, cela change beaucoup de choses. Cela permet, par exemple, d’identifier + tôt les signaux faibles. De comprendre ce qui, dans son propre fonctionnement, contribue à la surcharge. D’ajuster sa manière de déléguer, de décider, de s’impliquer.

 

Ce que suggèrent aujourd’hui les recherches sur le burn-out, c’est que la prévention ne passe pas uniquement par une réduction de la charge de travail. Elle passe aussi, et peut-être surtout, par une transformation du rapport au travail.

Le témoignage de Pierre Mignoni ne raconte pas une exception. Il met en lumière un risque structurel du métier d’entraîneur. Et, en cela, il ouvre une question essentielle : comment s’engager pleinement dans la durée, sans s’épuiser ?

Peut-être en acceptant que la performance durable ne repose pas uniquement sur la capacité à tenir, mais aussi sur la capacité à se réguler. À prendre du recul. À ne pas rester seul avec ce que l’on porte.

C’est précisément dans cet espace-là que mon travail de supervision trouve sa place. Non pas en marge du métier, mais au cœur de sa pratique.

 

📸 Figaro Sport24