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par | 10 mai 2026

Superstition : quand le coach perd les commandes

La superstition est particulièrement présente dans le monde du sport. On pense bien sûr aux sportifs. Le joueur qui met toujours son bas gauche en premier. Celui qui boit dans deux gourdes différentes. Celui qui doit absolument toucher le poteau avant d’entrer sur le terrain. On observe. On sourit aussi. Mais en prépa mentale on sait bien que la superstition peut emmener dans des endroits particulièrement inadaptés à la performance. C’est un sujet qui s’invite souvent dans le travail que je mène avec les joueurs.

Mais qu’en est-il des coachs ?

Parce que la superstition ne s’arrête pas aux portes du locker-room. Il existe aussi chez les coachs ces petites choses qu’ils font depuis si longtemps qu’ils ne savent même plus vraiment pourquoi. Ou encore ces choses qui vont « leur porter la poisse ». Et c’est ici que je vous invite à réfléchir cette semaine.

 

La superstition, c’est d’abord un mécanisme cognitif tout à fait naturel. Elle naît d’un besoin fondamental : trouver un lien de causalité là où il n’en existe pas forcément. On appelle ça le biais de « corrélation illusoire » (le cerveau perçoit une relation entre 2 événements qui se sont produits au même moment, et en retient que l’un a influencé l’autre). Vous avez vécu une belle victoire après avoir changé votre routine d’échauffement ? Ou au contraire après l’avoir maintenue ? Le cerveau enregistre. Et la prochaine fois que l’enjeu est fort, l’impulsion revient. C’est humain. C’est même, dans une certaine mesure, utile. Des recherches comme celles de Damisch et ses collègues (2010) ont montré que les croyances superstitieuses activent un sentiment de contrôle perçu, ce qui peut soutenir la confiance en soi dans des moments d’incertitude.

Alors de quoi s’agit-il vraiment, et pourquoi cela mérite qu’on s’y attarde ?

La question n’est pas « Est-ce que j’ai des rituels ? », elle est plutôt : quel lien est-ce que j’entretiens avec eux ? Parce que les rituels, en eux-mêmes, ont une vraie valeur. En neurosciences, on sait que les routines réduisent la charge cognitive : les décisions répétitives consomment des ressources mentales, et automatiser certaines séquences libère de l’espace pour l’essentiel. Elles créent aussi un cadre de sécurité psychologique et peuvent favoriser un état d’activation optimal avant la compétition. C’est ce que l’on appelle la routine de performance, des séquences construites pour se mettre dans les meilleures conditions.

Jusqu’ici, rien de problématique. Bien au contraire ! Là où la réflexion doit être ouverte, c’est quand on « subit » le rituel.

La superstition nous impose, elle nous gouverne : je répète un comportement parce que j’aurais peur de ne pas le faire, je me sens dépendant, j’intuitionne que penser que l’on va perdre parce que quelqu’un m’a dit ça n’a pas de fondement réel mais je ne peux m’empêcher de le croire, …

Sous pression, le cerveau cherche naturellement des raccourcis. C’est une réalité neurobiologique : face à l’incertitude et au stress, le système limbique s’active davantage, et le cortex préfrontal a moins de place pour s’exprimer. Dans ce contexte, les comportements ritualisés et les croyances rassurantes prennent la place. Ils offrent une sensation de maîtrise, rapidement, sans effort. C’est confortable. C’est immédiat. Et c’est tout à fait compréhensible. Mais c’est aussi problématique …

Imaginez le truc.

Un coach reçoit un message. De sa direction, d’un ami, d’un membre du staff … Le contenu est peut-être anodin, ambigu, ou simplement maladroit dans sa formulation. Mais quelque chose en lui se met à tourner. « C’est un mauvais signe. Ça va mal se passer. Je le sens. » Pas de raison objective. Juste une conviction intérieure et tenace. Ce message, arrivé à un moment précis, lui apparaît comme un présage. Et dès cet instant, ça le tend.

Ça vous rappelle quelque chose ?

Ce que le coach vit dans ces instants, c’est bien + qu’une simple pensée négative. C’est un enchaînement physiologique et cognitif très concret. L’interprétation du message comme mauvais présage active son système d’alarme intérieur. L’amygdale (cette structure cérébrale chargée de détecter les menaces) s’emballe. Et elle le fait avant même qu’il ait eu le temps de réfléchir consciemment. Le corps suit : tension, vigilance qui monte. Il est en état de stress. Pas à cause de ce qui s’est passé. À cause de ce qu’il a « lu » dans ce qui s’est passé.

Sous l’effet de cette pression intérieure, le cortex préfrontal (siège de la pensée claire, de la flexibilité, du recul) commence à céder du terrain. Le cerveau bascule vers ce qu’il connaît le mieux : le pilote automatique. Le coach n’analyse plus vraiment la situation. Il va la filtrer à travers la conviction qu’il a déjà. Chaque événement qui suit devient une confirmation de ce qu’il redoutait. Un joueur qui semble moins concentré à l’entraînement ? Signe que ça se dégrade. Une décision qui tarde à venir d’en haut ? Preuve que quelque chose se trame. Un silence de trop dans un meeting ? Je le savais.

Et pendant ce temps, le problème c’est que le coach n’est plus vraiment aux commandes.

Parce que quand on s’attend à ce que ça se passe mal, on contribue, à ce que ça se passe mal. Le regard que l’on porte sur les choses change. Notre posture change. Notre façon de communiquer évolue. Et les gens autour de nous le ressentent. Et l’on contamine sans le vouloir. Le stress se diffuse dans le vestiaire, l’atmosphère s’en remplit. La superstition a fait son œuvre. Pas parce que le message portait vraiment la poisse. Mais simplement parce que notre interprétation a modifié notre comportement et nos émotions, qui a modifié la dynamique, qui a alimenté le résultat que l’on redoutait.

Ce n’est pas de la magie. C’est juste dans notre cerveau.

 

La superstition est un mécanisme bien naturel mais surement pas une fatalité.

Reconnaître le moment où le pilote automatique s’enclenche. Identifier les croyances et les interprétations qui l’activent. Apprendre à revenir aux commandes, même sous pression, même quand « les signes sont mauvais ». C’est un travail. Mais c’est un travail qui se fait.

La superstition s’invite régulièrement dans mon travail avec les entraîneurs et managers que j’accompagne. Être accompagné est alors aidant car c’est avoir un espace régulier pour observer ces automatismes, les comprendre, et les désamorcer avant qu’ils ne deviennent vraiment problématiques. Pas une intervention d’urgence quand tout s’emballe. Un entraînement de fond. Parce que c’est dans la régularité que se construit la vraie maîtrise intérieure.

Quand on sent que le pilote automatique prend parfois trop de place, c’est certainement le bon moment pour agir.