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Entraineur : le « métier passion » qui peut déborder
Récemment le sujet de l’équilibre vie pro / vie perso s’est invité dans une séance. Je retrouve souvent ce sujet dans mes échanges avec les entraineurs qui éprouvent assez facilement des difficultés à gérer à la fois leur « métier passion » (comme on me l’a exprimé) et leur vie amoureuse ou familiale.
Et oui, entraineur c’est un métier à haute intensité. Cela peut être une réelle vocation, une identité, parfois même une raison d’être. Mais cette intensité-là a un coût. Qui se paie parfois en dehors des terrains.
Cette semaine mon actu m’invite à questionner comment trouver l’équilibre quand on a un « métier passion », sans tempérer son engagement, mais bien pour qu’il soit durable.
La psychologie a pas mal étudié la passion au travail. Et l’un des apports les + éclairants selon moi vient du chercheur Robert Vallerand, de l’UQAM, avec son modèle dualiste de la passion. Selon lui, toutes les passions ne se ressemblent pas. Il en distingue 2 types :
- La passion « harmonieuse » : elle naît d’un choix libre et interne. Vous faites ce métier parce que vous l’aimez profondément, et cette activité prend sa juste place dans votre vie, sans déborder sur le reste. Vous pouvez en sortir le soir, être présent à votre conjoint·e, jouer avec vos enfants, sans que votre tête soit encore sur le vestiaire.
- La passion obsessive : elle est tout aussi intense, parfois +, mais elle fonctionne différemment. L’activité finit par « vous contrôler » plutôt que l’inverse. Elle s’invite partout, à toute heure. Vous avez du mal à décrocher. Vous vous sentez coupable de ne pas penser à votre équipe. Et paradoxalement, cette forme de passion est associée à davantage d’épuisement émotionnel, de rumination, et de difficultés relationnelles.
Ce qui est intéressant c’est que ces travaux montrent que les 2 dimensions peuvent exister chez une même personnne, mais l’une tend à dominer et à orienter le fonctionnement au quotidien. Ce n’est donc pas un état figé : c’est une question de dynamique, d’histoire personnelle, et surtout de conscience.
Les choses se jouent souvent dans les interstices du quotidien. La séance d’entraînement est terminée, on est rentré à la maison, mais finalement est-ce qu’on est vraiment là ?
La rumination, c’est ce processus mental qui consiste à repasser en boucle dans sa tête des situations passées ou à anticiper avec de l’anxiété ce qui s’en vient. Pour les entraîneurs, elle peut prendre mille formes : repenser à la faute tactique, au mauvais choix, du dernier match, s’inquiéter pour un joueur, rejouer mentalement un conflit avec un membre du staff ou un dirigeant.
Sur ce sujet, la recherche est claire : la passion pour le travail peut être un « médiateur » de la rumination. Autrement dit, + vous êtes investi dans votre métier, surtout de façon obsessive, + vous avez tendance à ruminer en dehors des heures de travail. Et la rumination empêche la récupération psychologique (le temps pendant lequel le cerveau se régénère vraiment).
Ce mécanisme a des conséquences concrètes : on est physiquement présent avec ceux qu’on aime, mais mentalement absent. On écoute sans entendre. On regarde sans voir. Et ceux qui partagent notre vie le ressentent.
Il y a une croyance qui circule dans le monde du sport : si tu décroches quand tu es chez toi, c’est que tu n’es pas assez engagé. Comme si l’équilibre était une forme de mollesse, un manque d’ambition, ou tout simplement de professionnalisme. C’est faux bien sûr ! Et les données le montrent. Les entraîneurs qui entretiennent une passion « harmonieuse », ceux qui savent poser des frontières, qui s’autorisent à vivre en dehors du terrain ou de la glace, ne sont pas moins bons. Ils sont souvent meilleurs, sur la durée. Parce qu’ils arrivent à chaque séance avec de l’énergie renouvelée, de la créativité, de la présence. Parce qu’ils n’ont pas épuisé leurs ressources la nuit précédente à ruminer. L’équilibre n’est pas une trahison de la passion. C’est sa condition pour être vécue pleinement 😉
Alors, concrètement, comment faire ? Quelques éléments simples qui peuvent aider :
- Faire la différence entre engagement et « fusion »
S’engager pleinement dans son métier, c’est possible sans fusionner avec lui. La différence, c’est la capacité à faire la transition, à passer un seuil psychologiquement en rentrant chez soi. Certains entraîneurs ont des rituels simples comme un trajet à pied, un moment de décompression en voiture sans rien écouter, une douche qui marque symboliquement la fin de la journée de travail. Ces transitions ne sont pas du temps perdu, elles sont essentielles.
- Protéger les espaces personnels
La vie amoureuse, la vie sociale, les loisirs, … rien de tout ça ne va de soi quand on a un métier à forte charge émotionnelle. Ce sont des espaces qui se protègent ! Et pas qui se trouvent par hasard entre 2 déplacements. Ça signifie parfois dire non à une réunion dont la programmation horaire n’est pas adaptée. Ça signifie poser son téléphone pendant le dîner, ne pas le faire entrer dans sa chambre. Ça signifie planifier ses moments persos comme on planifie une séance d’entraînement : avec soin, avec intention, notés sur mon planning.
- Gérer la rumination
La rumination ne se combat pas en se forçant à ne pas penser. Elle se gère en remplaçant l’espace mental par autre chose : une activité physique, une conversation engagée, un loisir absorbant, … Les techniques de pleine conscience aident également : on apprend à observer les pensées sans s’y laisser emporter. Ce qui fonctionne bien aussi c’est de se donner un temps de traitement timé : par ex 15 minutes en fin de journée pour noter les sujets de préoccupation pro du moment, les analyser, les classer. Puis refermer le cahier. Littéralement.
- Interroger ses motivations profondes
Pourquoi je fais ce métier ? Si la réponse est « parce que j’aime ça, parce que ça a du sens, parce que je vois mes joueurs progresser », c’est une base solide pour une passion harmonieuse.
Si la réponse est plutôt « parce que je ne sais pas faire autre chose », « parce que j’ai besoin de prouver quelque chose », « parce que j’ai peur de ce que les gens penseront si j’en fais moins », alors il y a peut-être quelque chose à explorer.
Si vous avez lu jusqu’ici, des chances que le sujet vous touche. Peut-être que vous avez déjà remarqué que, chez vous, vous « n’êtes pas là ». Peut-être que vous sentez ce tiraillement entre ce que votre métier vous demande et ce que votre vie personnelle demande aussi. Ce tiraillement n’est pas une faiblesse. C’est un signal. Et souvent, il indique qu’il est temps de faire le point. Pas pour choisir entre « passion » et vie perso, mais pour trouver la façon dont les 2 peuvent coexister, se nourrir mutuellement, durer.
Être entraîneur passionné, ce n’est pas un problème. C’est une chance. Alors finalement la question c’est : comment être pleinement entraîneur sans disparaître en tant que personne ? La passion, quand elle est harmonieuse, nourrit. Quand elle devient obsessive, elle épuise et prend en otage tout ce qui compte autour d’elle. On mérite de vivre pleinement les 2 : son « métier passion » et sa vie perso. Et souvent, il suffit d’un espace pour le conscientiser, pour y réfléchir, avec quelqu’un qui comprend son univers et qui peut nous aider à remettre les choses à leur juste place.